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Naji Kamouche
Dilemme
Installations, dessins, sculptures
24 janvier > 16 mars 2013 

Dilemme est la troisième exposition personnelle de Naji Kamouche. Elle marque le cinquième anniversaire de la School Gallery et témoigne de la collaboration rapprochée entre l’artiste et son galeriste Olivier Castaing.

Dilemme choisit l’angoisse kafkaïenne et trace les contours d’un monde qui aurait perdu son âme. La plupart des œuvres rassemblées dans l’exposition ont été créées lors d’une résidence d’artiste à Sainte-Marie-aux-Mines en collaboration avec le Frac Alsace, en 2012. C’est dans cette petite commune française du Haut-Rhin, autrefois bastion d’une industrie textile prospère de haute qualité mais aujourd’hui désertée et tombée en déshérence, que Naji Kamouche a prolongé ses réflexions autour de l’homme égaré, de l’homme qui dort, qui tue, qui meurt, qui exploite et qui rêve, encore.

Les hommes ont la passion de la guerre. Et il y a toujours quelque chose, quelqu’un à défendre. Un dieu, un territoire, un honneur, une idée même. Alors, ils attaquent les hommes, ils détruisent, réduisent à rien, l’autre, le prochain. Ils assassinent, brûlent et se mêlent au sang, au pouvoir, aux hurlements. Des balles, dans le cœur, en pleine tête. Il y en a des martyrs, des peaux trouées, de plus en plus, éparpillés. Des cendres. Partout, il y en a. Naji Kamouche le dit, le montre par des images qui frappent la vie et frôlent la mort, des points limites, en somme. 

Il allume la mèche et trois fusils à pompe, trois néons qui brillent autant qu’une enseigne de supermarché ou de sex shop. Et en dessous des armes, des douilles dorées s’entassent, débordent, se déversent dans une auge. Garde manger de bêtes insatiables. Les balles, par milliers, forment presque idiotes, une montagne d’agonie, un charnier froid et métallique.

Tout à coté, il y a une mer de cartouches multicolores qui fait des vagues et traîne dans ses creux, des petites baraques blanches. On n’entend plus, rien, ni les pleurs, ni les cris, sortir des maisons. On dirait juste des jouets d’enfant, des petits navires posés là, flottant dans une eau noire de couleurs. Tout est calme, maintenant. La mort a pris des teintes joyeuses puisqu’il ne reste, après les tirs, après les haines et les furieuses colères, que des éclaboussures jaune, rouge, bleu et l’odeur de brûlé du canon. Mais au dessus de tout ça, en l’air des couleurs, il erre des tombes sans noms.

Il y a des maisons, encore, un peu plus loin, des bicoques crochetées avec un fil de coton virginal. Elles ressemblent à des petites choses douces, confortables. Elles sont sans taches, rassurantes. Le blanc est la couleur du deuil ou celle de l’innocence. Tout dépend d’où l’on parle et d’où l’on naît. Naji kamouche les emmêle, marie la pureté et la perte, ensemble. Et les petits foyers bandés de fils deviennent vite des cages, sans fenêtres, sourdes et muettes, des cache-misères qui étouffent les rumeurs, les éclats de voix, les fracas. A l’intérieur aussi on meurt, lentement, à petit feu. A l’intérieur, on subit, on a peur, on a honte. « A demeure, je meurs » nous dit l’artiste.

Et après quoi ? Avec ses poings, on peut cogner, casser des bras, des vies, des secrets. Avec son âme, on peut se défendre, s’abandonner, trouver des refuges, des parades. Mais éteindre les feux et les fièvres : impossible. Naji Kamouche pousse au dilemme et pose cette question si précieuse, si déchirante : choisir la protection ou l’affront, se plier ou bien se battre. Et sauver sa peau.

Sur des feuilles de papier, l’artiste a dessiné des hommes. Ils ont la tête baissée, dormant dans leurs épaules ou cachant dans leurs mains, leurs visages, leur misère. Le dos courbe, ils regardent par terre. Coincés dans une punition éternelle, ils ont oublié la grandeur et la beauté du ciel. Ils vont au hasard, dans leurs faiblesses si humaines, condamnés au tourment, de ne pouvoir jamais, trouver le chemin de la liberté, supplice de Tantale.

Dans un râtelier, Naji Kamouche a entreposé un tas de t-shirts blancs, tous identiques. Une étiquette, toujours la même, les griffent : made in China. Un néon les surplombe et rappelle le label, encore : Made in China. La chine est l’atelier du monde, n’est-il pas ? Et dans ce mausolée de chiffon, on imagine, derrière le tissu, des corps comme des animaux d’élevage. On voit l’homme, on regarde l’esclave. Sa sueur, sa condition, sa vie à mort. Et comme l’auge des douilles, le bac est plein. A craquer. La pile de vêtements, monticule désordonné, raconte une histoire qui est aussi la nôtre, pourtant.

Naji Kamouche se frotte à toutes les oppressions, les soumissions et à toutes les espérances, aux volcans qui s’endorment ou qui s’éveillent dans le cœur des hommes, aux rages, aux lâchetés, aux peurs et aux passions. Il croise l’incompréhension du monde, sa complexité, les innombrables dilemmes qui hantent, pénètrent les hommes et s’attache, à tort et à travers, à la poésie et à la noblesse. De l’esprit.

Julie Estève, novembre 2012

Pages de l'artiste
Communiqué Presse

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